Et si la sonorisation des bus LETEC devenait un levier d’autonomie… pour tout le monde ?

L’asbl Eqla, membre du CAWAB, nous livre des témoignages issus d’un travail de recherche mené par étudiante* ayant interrogé une quinzaine de personnes déficientes visuelles sur leur mobilité.
Parmi ceux-ci, nous avons fait le choix de vous en rapporter deux qui mettent en avant une problématique structurelle, partagée l’ensemble de leurs bénéficiaires : le manque de repères et d’autonomie provoquée par l’absence d’annonces sonores sur le réseau LETEC.
Gabriel (prénom d’emprunt), 23 ans témoigne.
Récemment diplômé, il utilise les transports en commun plusieurs fois par semaine, notamment les services LETEC. Il effectue certains trajets seul, mais il préfère être accompagné lorsqu’il s’agit d’un trajet inconnu. Afin de faciliter ses déplacements, il travaille avec un ergothérapeute pour apprendre à se repérer et développer des points de repère dans l’environnement.
Contrairement au train, les bus LETEC n’annoncent pas systématiquement les arrêts, contrairement aux bus de la STIB, où les arrêts sont annoncés. Résultat : il doit compter les arrêts de mémoire, sans être sûr que le bus n’ait été dévié en raison de travaux. Tout changement de repère et c’est toute son orientation qui s’effondre. Alors, Gabriel doit prévenir le conducteur : « Vous pouvez me dire quand on arrive à tel arrêt ? »
Il le fait souvent, presque machinalement. Et pourtant, chaque fois, il craint d’être oublié. Et si le chauffeur discutait, s’il était distrait… ? Gabriel n’a d’autre choix que d’attendre et d’espérer qu’on pense à lui. Ce qu’il vit, personne ne le voit : cette vigilance permanente, cette tension à chaque arrêt, ce besoin de rester en éveil pour ne pas se tromper.
A défaut de sonorisation intégrée dans le matériel roulant, on pourrait croire qu’il existe une alternative numérique via l’application mobile LETEC. Toutefois, l’application du TEC n’est pas compatible avec le système VoiceOver de son téléphone, ce qui l’empêche de faire des recherches ou de planifier un itinéraire facilement.
Ce vécu fait écho à celui de Nana (nom d’emprunt), 58 ans.
Atteinte d’une myopie héréditaire de Leber, Nana a vécu toute sa vie à Bruxelles et habite à Charleroi depuis deux ans. Au vu de sa déficience visuelle, les informations écrites ne sont donc pas accessibles pour elle.
Elle explique qu’elle utilise souvent les transports en commun, condition indispensable pour conserver son autonomie. Elle utilise également le métro et les bus LETEC environ quatre à cinq fois par semaine. Nana est actuellement en plein apprentissage pour prendre le bus seule.
Nana rencontre beaucoup de difficultés pour s’orienter, surtout sur les quais. A la suite de sa maladie, elle ne sait plus lire les horaires et les panneaux d’affichage. Dans les bus et le métro, les arrêts ne sont pas annoncés vocalement. Cela peut la désorienter et l’inquiéter. Il s’agit pour elle d’une véritable épreuve d’attention. Elle raconte que la première fois qu’elle a pris le bus seule, elle était avec son petit-fils. Elle lui a demandé de ne pas lui parler afin de pouvoir se concentrer pleinement et éviter de se tromper d’arrêt. Nana doit redemander régulièrement au chauffeur, ou aux passagers, de lui confirmer où elle se trouve. Elle n’a jamais utilisé d’application mobile pour les transports, mais elle aimerait apprendre. Dès lors, elle n’a pas d’avis sur les solutions numériques actuellement proposées par LETEC.
Nana ne demande rien d’extraordinaire, seulement ce que le train propose déjà : des annonces sonores à l’intérieur du matériel roulant et aux arrêts, systématiques, claires et fiables.
De plus, un signal sonore, comme un bip à l’ouverture des portes, aiderait à repérer plus facilement leur position, surtout quand plusieurs bus s’arrêtent en même temps. Elle veut juste prendre le bus comme tout le monde, sans craindre de rater son arrêt, de descendre au mauvais endroit, ou de dépendre entièrement de la bonne volonté des autres.
Conclusion
Et au-delà des personnes ayant une déficience visuelle, une question se pose : et si ce besoin était universel ? Annoncer les arrêts revient à améliorer la qualité du réseau et faciliter les trajets de nombreuses autres personnes : usagers peu familiers du réseau, personnes âgées, touristes, voyageurs stressés ou distraits…
Une recherche inclusive menée par un groupe de personnes qui vivent l’expérience de la déficience intellectuelle et des chercheurs et chercheuses de l’Université Catholique de Lille nous partage le même besoin : « On aimerait que tous les transports soient équipés d’un système sonore qui dit le nom des arrêts et que le volume soit assez fort »**.
Nous savons que les choix en matière d’équipement du matériel roulant sont complexes, qu’ils impliquent des arbitrages techniques et budgétaires. Ces témoignages d’usagers viennent appuyer nos recommandations et nous pensons qu’il est utile de rouvrir collectivement la réflexion.
Et si la Wallonie saisissait cette opportunité, par le biais du Contrat de service public, pour renforcer l’autonomie de tous les voyageurs ?
* Témoignages recueillis par Ilham Bouhaddouz effectuant un stage durant ses études d’assistante sociale à Eqla.
** Agnès d’Arripe, Aziz Azzouz, Katia Boin, Rebecca Podraza, Cindy Friant, Marjorie Strugala et Jacques Lequien, « Se déplacer pour participer », Alter [En ligne], 20-1 | 2026, mis en ligne le 17 mars 2026, consulté le 01 avril 2026. URL : http://journals.openedition.org/alterjdr/27714 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15wk3





